Le président de ’’Force aux Peuples’’ Innocent Gnelbin aborde la situation sociopolitique au Sénégal dominée par la cohabitation entre Ousmane Sonko, le président de l’Assemblée nationale et Bassirou Diomaye Faye, le chef de l’Etat. Cohabitation qui s’annonce difficile selon certains observateurs de la scène internationale.
Cela, dans le cadre la Tribune qu’il anime régulièrement.
Selon lui, la crise qui se dessine aujourd’hui au Sénégal entre Ousmane Sonko et le président Bassirou Diomaye Faye dépasse largement le cadre d’une simple rivalité personnelle. «Elle met en lumière une contradiction historique profonde, universelle, à laquelle se heurtent presque tous les mouvements progressistes et souverainistes africains lorsqu’ils opèrent la transition délicate entre la ferveur de l’opposition et l’exercice réel des responsabilités étatiques.
Pendant des années, le Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) a incarné l’espérance populaire d’une souveraineté retrouvée.
Le mouvement a su canaliser et porter les aspirations profondes d’une jeunesse dynamique, mais cruellement confrontée aux inégalités sociales, au chômage de masse, à la corruption endémique et à une dépendance économique héritée du système postcolonial.
Cependant, la conquête des urnes et de l’appareil d’État ne se traduit pas automatiquement par une transformation immédiate des structures profondes du pouvoir», soutient-il
A l’en croire, l’exercice du pouvoir révèle une vérité brutale : un gouvernement peut changer de visage sans que l’architecture réelle du pouvoir économique ne soit instantanément transformée. «Les États africains s’inscrivent encore dans un système économique mondialisé où leurs marges de manœuvre et de souveraineté restent lourdement hypothéquées.
Ce manque d’autonomie structurelle est alimenté par plusieurs facteurs critiques : une dépendance monétaire persistante, le poids étouffant de la dette extérieure, une faiblesse industrielle historique et une dépendance technologique majeure, des rapports de force géopolitiques internationaux asymétriques.
C’est précisément au cœur de ce fossé que surgit la contradiction politique.
D’un côté, la dynamique populaire exige des ruptures radicales et immédiates.
De l’autre, les dirigeants font face aux réalités macroéconomiques d’un État fragile, exposé à des risques majeurs de déstabilisation économique, monétaire et sociale en cas de faux pas.
Dès lors, deux orientations stratégiques émergent et s’affrontent souvent : une ligne de rupture offensive adossée à la mobilisation populaire, et une ligne de stabilisation institutionnelle privilégiant la préservation des équilibres financiers » indique Innocent Gnelbin.
Le piège de l’assimilation par l’appareil d’État
Pour lui, la souveraineté ne peut se décréter uniquement à travers des slogans politiques.
«Elle s’articule et se négocie dans des rapports de force purement matériels, qu’ils soient productifs, financiers, technologiques, énergétiques ou géopolitiques. Un pays qui dépend structurellement des importations et des financements internationaux ne peut initier de rupture brutale sans s’exposer à une inflation galopante, à une crise budgétaire aiguë ou à de graves tensions sociales.
L’histoire politique du continent met toutefois en garde contre un autre écueil : l’absorption progressive des mouvements de rupture par l’appareil d’État lui-même. Pour justifier des renoncements, le pragmatisme est d’abord invoqué comme un compromis temporaire.
Puis, la logique technocratique s’installe, la mobilisation populaire s’étiole et les élites administratives traditionnelles reprennent le contrôle.
Sans formation politique continue et sans lien vivant avec les masses, l’État finit par transformer le mouvement plus vite que le mouvement ne transforme l’État».
Ainsi, selon lui, pour survivre et réussir, le projet souverainiste doit impérativement naviguer entre deux écueils majeurs : l’utopisme irréaliste qui refuse de voir les contraintes matérielles, et le pragmatisme sans horizon qui finit par normaliser et perpétuer le système existant.
«La souveraineté africaine ne peut plus se contenter d’être électorale ou symbolique ; elle doit impérativement devenir économique, industrielle, technologique, énergétique et alimentaire.
Cela requiert une stratégie productive rigoureuse, la création de mécanismes financiers alternatifs, des alliances régionales renforcées et une préparation rigoureuse des populations à soutenir les sacrifices liés aux transformations historiques.
En définitive, la crise sénégalaise est un laboratoire politique majeur pour l’ensemble du continent africain.
Elle marque le passage décisif des slogans d’opposition à l’élaboration d’une doctrine concrète de gouvernement.
Car l’enjeu historique réel ne réside pas dans le simple remplacement des hommes au pouvoir, mais bien dans la construction d’États résilients, capables de défendre durablement la souveraineté populaire au sein d’un système mondial profondément inégalitaire », a martelé le président de ’’Force aux Peuples’’.
A.K

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