Interview / Alidjou Touré, Commandant des Eaux et Forêts : ‘’ Il faut assainir le système de recouvrement ‘’.

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Longtemps discret sur la scène syndicale, le Commandant Alidjou Touré, secrétaire général de la Coalition nationale des agents techniques des Eaux et Forêts (CNATEF), sort de sa réserve. Dans cet entretien, il revient sur les raisons de cette posture, dresse un diagnostic sans concession de la régie financière du secteur et propose des pistes de réforme, tout en saluant les efforts des autorités.

Vous êtes une figure bien connue du monde syndical en Côte d’Ivoire. Pourtant, ces derniers temps, votre silence a suscité des interrogations. Avez-vous levé le pied dans la lutte syndicale ?

Je suis syndicaliste dans la chair et dans l’âme. Je ne peux en aucun cas plier l’échine. Si nous avons semblé discrets, c’est parce que notre centrale, Dignité, dont le CNATEF est membre, est signataire de la trêve sociale.
Cette trêve a instauré un cadre structuré de négociation avec l’État. Sous l’impulsion du ministre Laurent Tchagba, que je tiens à saluer, un comité de dialogue social a été mis en place au sein du ministère. Le CNATEF y siège activement.
Dans ce cadre, plusieurs réflexions ont été menées, notamment à Grand-Bassam, avec à la clé un projet de document en cours de finalisation. C’est donc un choix stratégique : privilégier le dialogue plutôt que l’agitation médiatique. Mais je tiens à vous rassurer : nous sommes toujours engagés dans l’arène syndicale.

Aujourd’hui, la question des primes est au cœur des revendications dans plusieurs secteurs. Qu’en est-il concrètement aux Eaux et Forêts ?

La problématique des primes, notamment à travers la régie de recettes, est ancienne chez nous. Malheureusement, elle reste loin de répondre aux attentes des agents.
Le principal problème est structurel : les ressources qui alimentent la régie proviennent essentiellement de l’exploitation forestière et des ressources naturelles. Or, ces ressources sont en nette diminution.
Paradoxalement, pendant que les recettes baissent, les effectifs augmentent. Résultat : les montants perçus par agent chutent drastiquement. Là où certains pouvaient percevoir 50 000 FCFA par trimestre, on se retrouve aujourd’hui avec 15 000 à 20 000 FCFA.
Dans ces conditions, il est illusoire de penser que la régie, en l’état actuel, puisse satisfaire les agents.

Pourquoi êtes-vous aussi catégorique sur l’incapacité de la régie à répondre aux attentes ?

Parce que son financement repose sur des ressources périssables. L’exploitation forestière diminue au profit des politiques de reforestation et de protection. C’est une bonne chose sur le plan environnemental, mais cela réduit mécaniquement les recettes.
Tant que la base financière ne sera pas élargie et consolidée, aucune réforme technique ne suffira à résoudre le problème.

Quelles solutions concrètes proposez-vous pour redresser la situation ?

Il faut d’abord repositionner les Eaux et Forêts comme acteur central dans la gestion des ressources en eau. Aujourd’hui, nous assistons à des chevauchements de compétences avec d’autres structures, ce qui affaiblit notre rôle.
Ensuite, il est impératif d’assainir le système de recouvrement. La digitalisation engagée par le ministère, notamment avec les outils du Trésor, est une avancée majeure.
Mais il faut aller plus loin, par exemple : recenser les milliers de forages existants en Côte d’Ivoire ; encadrer les prélèvements d’eau souterraine et de source ; mettre en place des taxes et agréments adaptés ; collaborer avec des structures comme la SODECI pour redistribuer une partie des ressources aux acteurs de la protection.
Il existe également des opportunités dans les grands projets internationaux et surtout dans le marché carbone. Des milliards sont mobilisés à ce niveau, mais les Eaux et Forêts, pourtant en première ligne, en sont souvent exclus. C’est une injustice qu’il faut corriger.

Vous évoquez également une confusion des rôles sur le terrain, notamment en milieu lagunaire et maritime. Pouvez-vous préciser ?

Il y a effectivement une confusion. Les forces maritimes ont vocation à gérer la navigation. Mais la gestion des ressources en eau continentales, des fleuves, des nappes souterraines et de leur pollution relève des Eaux et Forêts.
Aujourd’hui, faute de clarté, certaines structures s’immiscent dans ces missions. Cela fragilise notre autorité.
Nous demandons donc une réorganisation claire, avec un organigramme précis, afin de restaurer la crédibilité et l’efficacité de notre corps.

Quel regard portez-vous sur l’action des ministres successifs à la tête du département ?

Le ministre Laurent Tchagba a accompli un travail remarquable. Il a su instaurer un climat de confiance, valoriser les agents et promouvoir un véritable dialogue social. Sous son autorité, les Eaux et Forêts sont redevenues une famille.
Quant à l’actuel ministre, nous saluons sa volonté de s’inscrire dans la continuité. Il connaît bien les dossiers, notamment celui de la régie, pour avoir participé aux travaux lorsqu’il était au Trésor.
Nous attendons donc de lui qu’il relance les réformes engagées et qu’il fasse aboutir les textes en souffrance, notamment ceux liés à la gestion financière du secteur.
Notre souhait est simple : un dialogue social apaisé, des réformes concrètes et une amélioration des conditions de vie des agents.

Frimo K.D

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